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LUCIEN TENDRET : LA TABLE AU PAYS DE BRILLAT-SAVARIN (1892) (36). Partie 2/2.

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30/08/2006

LUCIEN TENDRET : LA TABLE AU PAYS DE BRILLAT-SAVARIN (1892) (35). Partie ½.

« Les provisions furent étalées fronte super viridi, sous les branches touffues d’un vieux chêne, nommé le Chêne du Prieur, et la société s’étant assise en cercle, on fit honneur au repas champêtre. »
Walter Scott, L’Antiquaire, ch. XVII.

L’OMBRE CHEVALIER DU LAC DU BOURGET

Un jour du mois de septembre, mes amis et moi montâmes en voiture pour aller déjeuner au bord du lac du Bourget. Nous traversâmes le pont du Rhône et le grand marais de la Chautagne où de nombreux faucheurs coupaient les blaches et les disposaient en milliers de meules rondes ; nos chevaux rapides nous eurent bientôt conduits à Châtillon.

La salle à manger choisie était un petit pré ombragé par de verts noyers au sommet desquels les cigales, excitées par la chaleur, faisaient bruyamment grincer leurs corselets. Nous étions sur le penchant d’une colline et au premier plan d’un vaste tableau dont la perspective s’étendait à plus de quinze lieues. Dans le fond, les cônes blancs des Alpes, à nos pieds le lac bleu enchâssé dans des montagnes couvertes de sapins et de châtaigniers ; à gauche, comme contraste à cette végétation, des rochers arides, fauves, vert-de-gris, et à droite, à la pointe d’un promontoire, l’abbaye d’Haute-Combe ; du même côté, plus près de nous, le château de Châtillon posé au sommet d’un monticule avancé dans le lac ; dans le bas, de petites grottes creusées par les eaux, et à l’entrée de l’une d’elles, un capucin vêtu de sa robe couleur pain brûlé, debout et immobile, attendant l’arrivée d’une barque pour traverser le lac et regagner son couvent.

Ce paysage resplendissait sous les torrents de lumière versés par le soleil, des bateaux de pêcheurs glissant sur les eaux semblaient tracer leur sillage dans de l’or et de l’argent liquides, des hirondelles de mer parcouraient l’espace, tantôt s’élevant dans les airs, tantôt rasant les ondes qu’elles effleuraient quelquefois du bout de leurs ailes.

L’heure du déjeuner avait sonné depuis longtemps, je fis étendre des couvertures tenant lieu de tapis, et les domestiques disposèrent nos provisions sur une nappe dont la blancheur était rehaussée par la couleur émeraude des herbes du pré. Au milieu de la nappe s’élevait une pyramide de pêches pourprées tardives, de poires Williams-Duchesse et de chasselas roses de Fontainebleau. Aux quatre coins étaient disposées des pièces froides : ici un pâté monumental semblable à un vaisseau démâté, ses larges flancs étaient blindés d’un kilogramme de truffes noires, d’un lièvre, de deux poulets et d’une noix de veau, blanche et satinée, venue de Genève. A l’angle opposé gisait un énorme filet de bœuf du calibre d’une pièce de quatre ; en face, deux dindonneaux à la peau dorée comme la cuirasse d’Hector, et plus bas un jambon de Luxueil pareil à la massue d’Hercule. Des bouteilles de vins de Bordeaux, de Culoz et de Champagne étaient dressées et rangées en ligne.

Les appétits étant devenus fougueux, j’invitai chacun à faire son devoir. Les couteaux à découper furent mis au clair, et le cliquetis des verres et des fourchettes commença. En moins d’une heure, les ouvrages culinaires furent détruits, le pâté démantelé et démoli, les restes des dindons, du filet de bœuf et du jambon taillés en pièces gisaient sur le sol au milieu des bouteilles vides, et la faim et la soif mises en fuite, étaient refoulées jusqu’au souper.

A suivre demain : Partie 2/2.

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